C’est environ une trentaine de personnes qui ont assisté à cette conférence sur le monde agricole breton menée par Inès LÉRAUD. Cette dernière est une journaliste indépendante et documentariste de renom. Elle travaille pour France Inter, France Culture et Arte Radio. Mais aussi pour la presse écrite en écrivant dans le Canard Enchaîné, La Revue Dessinée ou encore Reporterre.

Les prémices de l’investigation chez la journaliste et ses préoccupations écologiques sont apparues avec la grave maladie d’une de ses proches. Après une longue errance médicale, une rencontre avec l’association « Non au Mercure Dentaire », elle a pu être soignée en Allemagne de cette pollution physique aux métaux lourds dont sont constitués les amalgames dentaires.

Ce fut la porte d’entrée dans le monde de l’enquête. Elle a ainsi fait la rencontre de Henri PÉZERAT, chercheur en toxicologie et lanceur d’alerte dans le scandale de l’amiante.

La journaliste s’est alors beaucoup immiscée dans le monde ouvrier. Puis petit à petit elle a travaillé sur les intoxications chimiques dans le milieu des usines agro-alimentaires, secteur que la Bretagne connaît bien. Ce sont par exemple ces ouvriers qui travaillent dans la société ADISSEO, spécialiste de la nutrition animale avicole. Une partie de ces ouvriers exposés durablement à certaines molécules de synthèse spécifiques y développent des cancers du rein. (Le lien entre les symptômes et les molécules incriminées est immédiat).

https://la-bas.org/la-bas-magazine/les-archives-radiophoniques/2010-11/janvier-240/les-risques-du-metier

Puis, elle a fréquenté des agriculteurs atteints de maladies liées aux pesticides.

Au travers de ces analyses, la journaliste démontre le lien ténu qui existe entre l’écologie et le prolétariat.

Une autre affaire fortement médiatisée a montré au grand public la dangerosité et les pratiques menées en catimini dans ce milieu agro-alimentaire :

TRISKALIA est la première coopérative de Bretagne. Elle commercialise de la nourriture animale et aussi des pesticides, pour environ 18000 agriculteurs. L’une de ses filiales  NUTRÉA , implantée à Plouisy dans les Côtes d’Armor, est à l’origine d’un scandale sanitaire et alimentaire .

Pour des raisons d’économie d’électricité, la direction de NUTRÉA a décidé de couper l’électricité dans des silos. Cette mesquine restriction énergétique a entraîné le pourrissement des denrées. Afin de ne pas perdre cette production avariée, il a été décidé de traiter les céréales infestées de vermine et de pourriture avec un insecticide interdit à l’époque des faits, jusqu’à 7 fois la dose autorisée quand celui-ci était encore sur le marché. Bien entendu cela s ‘est fait sans prévenir les salariés qui ont œuvré dans les conditions habituelles de leur poste. Vingt-huit salariés ont alors consulté la médecine du travail pour des symptômes comme des vomissements, des saignements, des tremblements, autant de symptômes dus à l’intoxication par les produits de traitement utilisés dans l’usine.

Qu’à cela ne tienne, NUTRÉA a continué à fournir les agriculteurs avec sa production empoisonnée. Il y a ainsi eu des cas de brûlures aux bras et au visage des utilisateurs lorsqu’ils ouvraient et versaient le contenu des sacs, ainsi que des cas de mortalité animale.

Dans un geste commercial, NUTRÉA a repris les denrées incriminées. Mais ces produits ont été réintégrés sur le marché après dilution dans le circuit de production. Par ce procédé malhonnête, toute la production polluée a été liquidée. De plus, tous les animaux élevés avec cet aliment ont été abattus et consommés…

https://www.franceculture.fr/emissions/sur-les-docks-14-15/collection-particuliere-paysans-et-salaries-de-lagroalimentaire-breton

https://www.franceinter.fr/emissions/interception/interception-22-fevrier-2015

Inès LÉRAUD relate la difficulté qu’elle rencontre pour obtenir des témoignages d’agriculteurs. La journaliste ne se présente en aucun cas comme écologique, elle ne parle pas du traitement des animaux ni des plantes mais cherche plutôt des témoignages sur le mal-être et les conditions de travail des agriculteurs et des salariés dans l’agro-alimentaire. Mais une véritable omerta règne sur ce secteur. Certaines personnes acceptent cependant de parler à condition que leur propos soit anonymisé.

L’autre obstacle est de s’approcher de ces témoins. En opérant classiquement depuis Paris par les réseaux officiels et des rendez-vous sur une journée d’enquête sur le terrain, on n’obtient guère de résultats. Inès LÉRAUD a donc choisi de s’installer sur le terrain, en Centre-Bretagne pour 2 mois … période qui s’est étendue à 3 ans.

C’est ainsi qu’elle a fait la rencontre d’un équarrisseur dont l’épouse travaille en tant que femme de ménage dans les abattoirs. Cet homme se retrouve totalement ostracisé par son entourage à cause des odeurs qu’il véhicule. On ne lui serre plus la main. Ses enfants subissent des railleries à l’école. Ses vêtements sont à usage unique du fait de leur odeur persistante.

Une activité qui se résume parfaitement par ce propos : « Un travail de merde, pour un salaire de merde, dans des conditions de merde, pour un produit de merde»

Ce silence est d’autant plus insupportable que ces ouvriers ont un très fort pouvoir de lanceur d’alerte au vu de ce qu’ils vivent au quotidien. Mais en réalité, tout est fait pour qu’ils se taisent ; car dans la balance se trouve l’emploi. Le choix est donc très rapide quand il s’agit d’opter pour l’environnement, la santé ou bien un emploi même aux revenus modestes.

Pourtant, à y regarder de plus près, on ressent autant de dépendance à l’agro-alimentaire sur le plan économique, que de dissidence par rapport à ce modèle productiviste. Il n’est qu’à voir le développement du village de Trémargat, véritable laboratoire d’alternatives écologiques, voisine de la commune de Maël-Pestivien, où règnent l’agriculture et l’élevage intensifs.

Gageons que cette proximité permette les échanges entre les deux modèles et une diffusion lente des idées.

Un autre symbole fort de cette industrie est la présence nauséabonde et olfactive des algues vertes sur nos plages, phénomène directement imputable à ce mode de production bien que la Préfecture des Côtes d’Armor a toujours nié l’évidence et la responsabilité de ce modèle. L’affaire des sangliers est un parfait reflet de ce déni. On a retrouvé dans l’organisme des animaux morts dans les vasières de l’hydrogène sulfuré à des doses hautement mortelles.

C’est essentiellement les nitrates qui sont responsables de la prolifération des algues qui s’échouent sur les plages. Les preuves sont apportées depuis 1970. Cette version a toujours été niée et on a même accusé les phosphates issus des lessives.

Pour contrer l’évidence, dans les années 90, les climato-sceptiques, Christian Buson (dont certains livres sont préfacés par Claude Allègre) en tête, se sont évertués à construire le doute en communiquant au sein des assemblées générales des agriculteurs et dans les écoles d’agriculture. Un des arguments avancés est que les algues vertes souffrent d’un manque de prédateurs, comme le bigorneau. Mangerions-nous trop de bigorneaux sur nos rochers ?

Toujours est-il que les agriculteurs ressentent une véritable théorie du complot à l’encontre de leurs pratiques.

Pouvons-nous parler de complot ou bien de planification à long terme quand on se souvient comment s’est implantée l’usine Citroën près de Rennes. Un grand élan de modernisation de l’agriculture a cherché à supprimer les exploitations agricoles de moins de 20 hectares. À cette période, le nombre de personnes impactées par cette restructuration correspond exactement au nombre d’ouvriers nécessaires sur les chaînes de production flambant neuves…

La pression qui s’exerce sur les agriculteurs réticents, ceux qui doutent ou ceux qui parlent, de la part de leurs coopératives est excessivement forte. Il est relaté le cas de ces éleveurs engraisseurs qui se voient livrer des animaux malades ou approvisionnés en aliments avariés. Ou bien de ce volailler qui n’a pas accepté les conditions qui lui étaient édictées et n’a plus rempli son poulailler depuis plusieurs années, victime d’un véritable boycott de la part de l’ensemble des décideurs qui régulent le marché en se serrant les coudes.

À cause de ces méthodes où les agriculteurs sont mis sous pression et où la concurrence est rude, il n’y a plus guère de solidarité. Le phénomène s’observe également dans le milieu laitier.

Mais comment pourrait-il en être autrement dans un secteur où le syndicat majoritaire intègre l’ensemble de la profession, ouvriers et dirigeants, exécutants et décideurs ?

L’agriculteur est en fait son propre patron aliéné par des directives qui lui sont imposées. Il doit produire telle céréale, sur telle surface. Il doit engraisser tant d’animaux pour telle date. Autant de contraintes qui entrent dans le cahier des charges quand il s’agit de contracter un emprunt pour rester compétitif. Ce conditionnement mental a été parfaitement transmis par les journaux agricoles.

On comprend mieux pourquoi il a fallu casser l’autonomie ancestrale du paysan.

Les agriculteurs sont désormais des ouvriers isolés entre lesquels il existe peu de communication.

Pourtant d’autres modèles sont possibles, tel cet éleveur de chèvre qui a choisi de travailler en lactation longue. Il n’impose plus d’insémination pour provoquer la lactation, technique qui conduit les chevreaux à l’abattoir. La récolte continue de lait, depuis plus de 10 ans, par une traite manuelle de 15 chèvres seulement, permet de produire suffisamment de fromages pour un salaire très satisfaisant.

Il ressort de cette conférence une description assez sombre d’un système productiviste qui s’auto-alimente, un système qui reste très stable grâce à son opacité. Et aussi un système verrouillé quand on réalise que le syndicat majoritaire se retrouve idéalement placé dans les chambres d’agriculture ou bien à la tête de la banque spécialisée dans le domaine agricole.

C’est sans doute pour cette raison que malgré les années, les hommes changent, qu’ils soient ministres, qu’ils soient préfets, qu’ils soient de gauche, qu’ils soient de droite mais que les idées ne changent pas.

Les intérêts à court terme essentiellement centrés sur l’emploi et la production chiffrée assurent un modèle électoraliste qui semble plongé dans l’immobilisme.

Mais c’est aussi un système qui consomme beaucoup d’énergie et de ressources, un système qui, en aucun cas, n’est durable.

Mais gardons espoir car c’est aussi parce que tous ensemble, nous prenons conscience que ce n’est pas durable que les choses peuvent et vont changer.

http://inesleraud.fr/

Une réponse à to “Conférence Inès LÉRAUD – le monde agricole breton – 06 avril 2018”

  • Qui mieux que nous peuvent étreplus garants de l’intérét général …..Nous vivons sur le terrain depuis 1956…service départemental foncier….échanges amiables de terres..demandes de subventions pour améliorer les parcelles….rotations culturalesl.formation aux techniques agricoles innovantes sans polluer…actions pour vivre dignement..Tout celà je l’ai vécu…la mise en place d’associations de citoyens et de travailleurs….santé .prévention ..solidarité .coopération …mutualité….Mais ici les choses ont changé…..faute de combattants..plus d’installations de jeunes…dommage…tout est à réinventer.. ..,,,Pierre Cornec

Laisser un commentaire

Diaporama